samedi, juillet 15, 2006

Les nouveaux réactionnaires


Alors que les structures politiques de la France n’ont pas fondamentalement évolué ces vingt dernières années –disons depuis l’apparition du FN et la chute du mur-, son langage a connu en comparaison une authentique révolution.

Les faux semblants

La contradiction semble de taille. En effet, comment l’expression la plus complexe et réactive d’une société –son langage- pourrait-elle évoluer indépendamment du reste ? Cela est impossible. Tous les ténors du capitalisme post-industriel vous le dirons, la révolution du libre marché a tout chamboulé ; les classes sociales ont disparu ou sont en passe, l’Histoire elle-même vit ces derniers soubresauts ; le marché est non seulement générateur de richesse et de bien-être mais aussi de liberté et de démocratie. L’évolution du langage, nous disent-ils, est l’expression des changements qui augurent une société prospère et généreuse. La révolution a besoin d’un langage révolutionnaire !
Ces faux semblants sont d’une redoutable efficacité mais cachent une vérité beaucoup moins clinquante : il suffit de regarder un instant l’état de la planète pour nous en convaincre ; nous ne vivons pas une période de Révolution ; bien au contraire, nous assistons à une authentique Restauration d’un ordre ancien . La nov-langue dont on se sert oblige à de nouvelles règles de traduction : par progrès il faut entendre destruction ; flexibilité n’est en fait que précarité, consommation : individualisme et démocratie devient soumission...
Une vieille idée voudrait que le réactionnaire fût systématiquement de droite. Fruit d’une époque où les classes sociales s’identifiaient encore clairement dans la lutte, elle a fait son chemin dans les méandres de l’évolution politique et sociale pour devenir la championne des intellectuels de centre et de gauche qui ont trahi les pauvres après s’être jetés corps et âmes dans le néo-libéralisme. Ces traîtres, au service de la pensée unique, sont aujourd’hui les nouveaux réactionnaires et luttent coude à coude avec leurs confrères de droite contre les forces qui s’opposent à la marchandisation du monde.

Lobbies

Dès les années 70 la droite, on le sait, s’est donnée les moyens de lutter contre les vieilles idées sociales du Welfare State et les structures qui gênaient le développement de ses propres intérêts. L’idéologie néo-libérale n’est pas née d’une nécessité historique mais plutôt d’un travail laborieux de refonte des mentalités. Financées initialement par les Etats-Unis et toute une myriade d’intêrets ou de lobbies au service du capitalisme, ces fourmis idéologiques, forte de prestigieuses publications, de groupes d’intellectuels et d’universitaires de renom, de médias complaisants, ont construit une telle quantité de tunnels de sous le socle social des grandes démocraties qu’il menace aujourd’hui de s’effondrer, précipitant dans sa chute les plus valeureuses créations de l’histoire de l’humanité : les conquêtes sociales.

Front populaire ?

Les socialismes, de leur côté, n’ont pas su réagir. Ceux qui en étaient restés aux discours de l’après-guerre et du Front Populaire ont vite été dépassés par les nouvelles exigences des structures financières et les nécessités économiques. Les communistes, quant à eux, discrédités par leur rapports avec la dictature stalinienne puis soviétique perdirent toute crédibilité... La seule proposition politique qui ait tenue bon est celle de la troisième voie blairiste qui regroupa autour d’une idéologie fourre-tout les tendances d’un socialisme bourgeois et petit-bourgeois qui, frotté de culture et d’égalitarisme humanitaire, à su concilier l’impensable : marché, dividendes, révolution sociale, culture et propriété privée...

Les smicards

Presque 50% des actifs français touchent le SMIC. Pour ceux qui arrivent à peine à boucler leur budget mensuel, les miracles du langage ne veulent évidemment rien dire. Les « prolos », les jeunes sans emploi ni formation, les sur-diplômés au chômage ou manutentionnaires, les étrangers, les sans papiers, les femmes, les précarisés, les chômeurs longue durée, etc. ventilent de plus en plus leurs votes sur les extrêmes. Les trotskistes ont pris la place de leurs vieux frères ennemis les défunts communistes sur l’échiquier politique. Une partie de cet électorat rouge, on l’a vu lors des deux dernières élections, est désormais ancré à l’extrême droite et y coudoie les classes sociales aisées ou hantées par le déclassement.

La troisième voie, vers quoi ?

En Angleterre, les travaillistes ont réussi ce que toutes les gauches d’Europe leur envient : un socialisme moderne. Comprendre : moins d’état, une privatisation tout azimut des services, une libéralisation des marchés, un endettement record, des entreprises fortes qui peuvent licencier à moindre frais, des syndicats faibles : en fait, une politique néo-libérale dans les règles. L’équation est tellement parfaite que M. Blair et son parti ont ralliés à leur cause une bonne partie de l’électorat du parti conservateur qui depuis peine à trouver des idées.
Les socialistes français meurent d’envie eux aussi d’emboîter le pas des travaillistes anglais mais ils se sont heurtés à quelques résistances. Ils donnent cependant l’impression d’attendre leur moment qui, selon eux, ne saurait tarder; Ségolène en tête!
Les millions de jeunes, de pauvres et de précarisés qui sont maintenant presque tout le temps dans les rues en France ne veulent pas de ce socialisme de pacotille qui a pacté avec la droite et le patronnât. Leur voix est systématiquement travestie dans les médias qui les assimilent à de dangereux passéistes, à des RÉACTIONNAIRES...

Quand Schopenhauer déclarait qu’il existe des périodes historiques où la réaction est progressiste et le progrès réactionnaire..., il décrivait notre époque.

Les forces qui aujourd’hui taxent de passéistes une bonne partie de leur contemporains sont justement celles qui oeuvrent pour la grande Restauration de l’Ancien régime dont la version moderne fut décrite en détail par George Orwell et Franz Kafka.
Les maîtres d’oeuvre de la nouvelle réaction veulent jeter les base d’un état totalitaire globalisant où l’histoire de la lutte des classes serait abolie, où l’économie de guerre pénétrerait tous les aspects de notre vie, où les corporations détiendraient le pouvoir et la capacité de rationaliser jusqu’à l’air que nous respirons...
C’est de la parano-science-fiction disent certains, D’autres pensent déjà que la société du contrôle est en marche et que rien ne pourra l’arrêter...

Londres, le 20 avril 2006
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