vendredi, juillet 14, 2006

Discours sur le colonialisme

Je pille, je reconnais, le titre de l'ouvrage fondamental de Aimé Césaire...
Mais, vous allez voir, ça vaut le déplacement...
Un lecteur m'a envoyé cette anecdote. Il est professeur de français dans une université américaine (côte ouest). Il me raconte la fin de l'année universitaire.

Les faits
Petit repas sympa entre profs de français de l'université. Je cite: "C'est la fin des cours, on se reverra en septembre et on papote avec les collègues qu'on voit rarement ou que l'on cotoie par force... Après quelques heures de bavardage on en arrive à la politique. Et puisque nous sommes des "expats", on en arrive forcément au colonialisme... c'est le 4 juillet, la fête de l'indépendance américaine..."

Mais en guise d'intro, laissez-moi vous montrer ce texte de Césaire:
"Le fait est que la civilisation dite "européenne", la civilisation "occidentale, telle que l'ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance: le problème du prolétariat et le problème colonial; que déférée à la barre de la "raison" comme à la barre de la "conscience", cette Europe-là est impuissante à se justifier; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d'autant plus odieuse qu'elle a de moins en moins de chance de tromper."
Comme un cheveux sur la soupe ? Pas du tout. La dizaine de professeurs en question furent bien moins introspectifs que Césaire ne l'eût escompté.
En guise d'hypocrisie, le plus âgé du groupe (professeur d'économie, à trois ans de la retraite) lâche, courroucé:

" - Y en a marre de critiquer la France comme ça !"
Et il lance l'idée qui va vertébrer la discussion:
"- On dira ce qu'on voudra mais le colonialisme à la française a de toute façon été moins dévastateur que celui des Anglo-saxons qui eux ont tout raflé sans créer d'institution ou d'infrastructures... Regardez l'Afrique.".
L'intervention est approuvée par la presque totalité des interlocuteurs. Nos noirs sont mieux nourris et mieux instruits que les leurs... Vieux truc du blanc qui a toujours aimé bavasser sur le dilemme: "colonisation et civilisation". Opposition "suprématiste", colonialiste par excellence qui conforte la bonne foi d'une hypocrisie collective. On attrape encore les mouches avec du vinaigre en Occident et les universités, dans tous les aspects qui échappent à leur science, ne sont pas en reste.
"- Oui, c'est vrai, regardez ce que les Anglais ont fait au Kenya, les camps de concentration, les génocides, le nettoyage ethnique; les Français quand même n'ont pas fait ça dans leurs territoires... " dis-même Dambele qui vient du Sénégal et qui est le petit ami de Sophie, une bretonne.

Une seule personne ose s'élever contre ce révisonnisme honteux (le rapporteur de l'anecdote; appelons-le Fred) et il déclare:
"- L'Europe est moralement, éthiquement indéfendable!"
Stupeur. Consternation même, chez le prof d'éco. Il n'hésite pas: "C'est de l'extrémisme. C'est don' ça avec les Français, il faut toujours que ça se termine par des propos excessifs!"

Fred l'avoue, il n'a pas insisté. La conversation est alors tout de suite revenue à la normale pour un repas de fin d'année.

Je vous cite intégralement la fin de son e-mail:
"J'avais encore à l'esprit les mots du Rwandais qui partage mon bureau à la fac et qu'ils connaissaient tous; un rescapé du génocide qui s'en est sorti avec un bras en moins. Il enseigne la linguistique. Je le cite: "Aujourd'hui, vous, les blancs, vous regardez l'esclavage comme une aberration, comme une monstruosité inexplicable. Chez la majotié (sic) d'entre vous, on voit même que c'est tout à fait sincère et c'est bien. Mais vous êtes encore loin de considérer que vous penserez un jour la même chose de la colonisation".
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1 commentaire:

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